Sauvez la forêt de Fontainebleau

Francis Hallé avait un avis bien arrêté sur l’exploitation forestière, notamment en forêt de Fontainebleau et ailleurs. Il nous avait expliqué, lors de notre rencontre, comment sortir de la langue de bois des exploitants. Mais il nous avait aussi informé des progrès de son grand projet de forêt primaire en Europe de l’ouest ou peut-être au sud. Ces confidences, il les a faites en janvier 2022, au château de Fontainebleau, lors d’un mini festival de la nature, organisé par Benoit Vincent, écrivain botaniste en résidence au château de Fontainebleau.
Pour Francis Hallé, le créateur du radeau des cîmes, c’est un retour à ses racines. Il est en effet né le 15 avril 1938 à Seine Port, village bourgeois des bords de Seine, près de Melun. Il est né d’un père ingénieur agronome et d’une mère férue d’art, d’histoire et de poésie. Il est alors le benjamin d’une famille de sept enfants. Il se souvient des émotions vécues en forêt de Fontainebleau, notamment pendant la seconde guerre mondiale. « J’aimais bien grimper sur les rochers et j’ai été marqué par la présence de nombreuses grottes dans le massif. Et d’ailleurs j’ai souvent accompagné mes frères qui refusaient d’aller au Service du Travail Obligatoire (STO). A Seine Port ils se seraient faits prendre. Alors ils se cachaient dans les grottes de la forêt. »
Mais Francis Hallé n’a pas suivi les rebondissements des batailles écologiques du massif de Fontainebleau. « J’ai lu des articles, mais au départ ma spécialité ce sont les forêts tropicales. » Mais que pense Francis Hallé de ces forêts péri-urbaines et de leur protection ? « D’abord il faut éviter le piétinement des sols. Si l’on piétine trop, on tue la possibilité que des arbres poussent. L’idéal, serait de marcher sur des caillebotis en bois, comme dans la forêt primaire de Pologne. Et le dépérissement des forêts? A Fontainebleau vous avez une forêt de pionniers. Donc il est normale qu’elle meurt. Et les pionniers sont remplacés par des post pionniers, via des graînes apportés par le vent, les oiseaux, les insectes. Il faudrait vérifier si c’est le cas à Fontainebleau. Les modes d’exploitation intensifs pratiqués ici depuis des années n’ont certainement rien arrangé. Dans une forêt comme Fontainebleau, il faut absolument couper le moins possible et garder le sous étage. Cette couverture sert à accueillir les post pionniers. Il ne faut pas beaucoup de lumière pour leur développement. Et de toute façon les coupes rases si elles devaient encore exister est une erreur majeure pour le développement et la conservation d’une forêt naturelle. » Francis Hallé s’interroge sur l’omniprésence des pins sylvestres. « On m’a dit que c’était les mêmes que dans les Landes. Les sols pauvres favorisent leur développement, surtout si ce phénomène n’est pas maîtrisé!» Rappelons que voilà trois ans, l’ancien directeur territorial de l’ONF, confirmait que dans les années 1850, les responsables de l’exploitation forestière ne cachait pas leur projet d’appliquer la recette des Landes à Fontainebleau. Un projet plus que réussi. Mais à quel prix pour la biodiversité ? Le débat est loin d’être terminé. Mais le constat est là. Depuis la fin du 19ème siècle, les résineux sont passés de 25% d’occupation à près de 60% dans le massif.
Francis Hallé, spécialiste des forêts tropicales, était un fervent défenseur des forêts primaires. C’est à dire des forêts jamais exploitées par l’homme, qui ne représentent plus qu’actuellement qu’entre 5 et 10 % des massifs terrestres. Et qui pourtant constituent la plus grosse réserve de biodiversité de notre planète. Alors, Francis Hallé avait lancé voilà quelques mois le projet de créer une forêt primaire en Europe de l’ouest, d’environ 70 000 hectares. C’est à dire l’équivalent de trois fois la forêt de Fontainebleau. Un rêve qui date de vingt ans. Il nous avait expliqué ou en était le projet. « Notre association (Association Francis Hallé pour la forêt Primaire) a maintenant plus de 3000 adhérents et parmi eux beaucoup de jeunes qui se passionnent pour ce projet. Nous avons commencé à explorer les 6 pistes de travail pouvant conduire au projet de forêts. C’est à dire 6 sites de forêts déjà existantes, transfrontalières. On a vu celle des Vosges. On va aller voir prochainement celle des Ardennes. Et il y en a d’autres. Et pas seulement dans le nord est. Une autre solution est intéressante. Entre la France et l’Espagne, dans les Pyrénées Orientales. Il y a une forêt très belle. Elle n’est pas exploitée côté français. Mais elle l’est côté espagnol. »
Et comment serait gérée cette future forêt primaire ? « Outre la protection de la nature, nous voulons que ce soit un facteur de développement économique et social pour le secteur qui sera choisi. Des emplois seront créés : guides, gardes forestiers, création de pare-feux, etc. En Pologne, la seule forêt primaire d’Europe attire des milliers de touristes. Il faut créer des hébergements. Et d’un point de vue botaniste et biologique, ce qui intéresse les scientifiques, c’est la formation et l’évolution d’une forêt primaire. On peut attirer des chercheurs du monde entier. On espère choisir bientôt.
On a été invité par le conseiller écologique de Macron et il vient de nous rappeler. Comme Macron prend la présidence de l’Europe pour plusieurs mois, c’est le moment idéal pour concrétiser ce projet. » Original, Francis Hallé espère, pourquoi pas faire visiter cette forêt avec un radeau des cîmes, implanter une université européenne de l’arbre et de la forêt. » Mais Francis Hallé a bien d’autres occupations. « Je terminerais bientôt un livre intitulé : La Beauté du vivant! Je déplore que les scientifiques par exemple n’utilise pas plus le terme de beauté de la nature pour évoquer leurs travaux. Le grand public que je rencontre est avant tout sensible à la beauté de la nature. Et c’est par ce bien que je souhaite les sensibiliser à la préservation du vivant. Et je suis d’accord avec mon collègue Benoit Vincent (NDLR : écrivain-botaniste en résidence au château de Fontainebleau depuis un an), il faut que l’Education Nationale donne une grande place à ce que j’appellerais la Science de la Vie. Quand j’étais jeune à l’école, on dessinais des plantes et des animaux. J’ai même conservé ces dessins. » Francis Hallé faisait feu de tout bois puisqu’il devait lancer également un projet de jardin botanique pour la Corse. Une première dans l’Ile de Beauté! Vous pouvez vous renseignez sur le projet de Francis Hallé sur www.foretprimaire-francishalle.org
Depuis cette interview, le projet de Francis Hallé s’était précisé et devait se situer dans les Ardennes. Mais le projet rencontre des oppositions. Pourtant les associés viennent d’indiquer que le projet de forêt primaire se poursuivra. Francis Hallé est donc décédé le 31 décembre 2025. Il ne connaîtra pas la descente aux enfers de la nature, vu le mépris affiché par ceux qui font l’économie industrielle. Les forêts ne se sont pas aussi mal portés. Espérons que Francis Hallé parlera aux dieux, pour inverser la tendance.
Pascal Villebeuf
Pdt de Sauvez la forêt de Fontainebleau
Vice-pdt de la fédération de défense des forêts d’Ile de FRANCE.
Spécialiste de la forêt de Fontainebleau, conférencier, organisateur de chantier de lutte contre les Espèces Exotiques Envahissantes.
Contact de l’association : sauvezlaforetdefontainebleau2022@yahoo.com